Hugues Aubin, des fablab de Rennes à l’Afrique de l’ouest, un numérique qui s’implique face aux crises

, par  Michel Briand , popularité : 8%

Avec cet interview redémarre « Histoires de coopération » une série d’une soixantaine de récits de personnes impliquées dans les pratiques de coopération (35 déjà publiées). Chargé de mission à Rennes Métropole autour de la cohésion sociale et du numérique, Hugues s’est beaucoup impliqué dans une fabrication numérique au service des humains. Après « My human kit » et les humanlabs, puis la réponse à la crise du covid avec le Réseau Français des Fablabs, étendue ensuite à l’Afrique avec le Réseau Francophone des Fablabs d’Afrique de l’Ouest dans le projet Makers Nord Sud , il coordonne aujourd’hui une forge d’adaptation nord sud avec l’association Climate Change Lab. Un projet pour documenter et animer une recomposition de productions locales partagées en réponse aux effets du changement climatique.

Bonjour Hugues pourrais tu te présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Hugues Aubin, j’ai 51 ans et je suis actuellement président d’une association loi 1901 qui s’appelle le Climate Change Lab, « CC lab », une espèce de lab pour des solutions autour des effets du changement climatique. Dinosaure du numérique, je suis chargé de mission à Rennes Métropole autour de la cohésion sociale et du numérique, administrateur de la Fondation Internet Nouvelle Génération (FING) et membre de groupes de travail du réseau français des Fablab (RFFLabs).

Si tu avais quelques mots clés pour te présenter sur le volet coopération quels seraient-ils ?

Le premier mot serait glocal comme la contraction de global et local puisque l’on est assez convaincu dans l’association que l’on vient de créer qu’il y a un enjeu aujourd’hui très fort à effondrer les flux de matière et les logiques de compétition, en essayant de généraliser, de vulgariser, de démocratiser un partage en intelligence collective et des méthodes qui sont aujourd’hui plutôt l’apanage de gens habitués à des cultures de coopération dans ou hors le numérique. Pour nous l’effondrement des flux de matière passe par une relocalisation et une réutilisation de la matière grise et de la matière physique qui sont présentes là où on est.

En même temps pour pouvoir le faire de manière efficace, de manière réactive, sans réinventer l’eau chaude, il nous faut sortir des logiques d’exclusivité. Le deuxième mot clé est partage  : l’objectif est d’arriver à voir ce que l’on peut partager. Par exemple e que l’on sait faire, et discuter, débattre ce que l’on veut faire, pour pouvoir en incarner les résultats là où l’on habite en mettant en réseau des nœuds.

Le troisième mot ce serait réseaux, et le quatrième mot ce serait les communs.

Je suis convaincu aujourd’hui que l’exclusivité, la rareté, la compétition, l’efficience à tout prix ont des effets dont on constate les résultats, et que ces résultats sont assez néfastes collectivement, assez inégalitaires et vecteurs de tensions fortes. Ces tensions génèrent souvent les mêmes schémas avec d’un côté les gagnants et de l’autre les perdants.

Ces quatre mots clés sont des mots pour lesquels dans hors du numérique il y a un enjeu éducatif, un enjeu fonctionnel et un enjeu démocratique. Il s’agit notamment de voir ce que l’on veut faire et ce que l’on peut faire là où l’on est en lien avec les autres bonnes volontés, de manière légale.

Qu’est ce qui a fait que dans ton histoire personnelle ou professionnelle que tu t’es impliqué dans la coopération ?

Il y a eu une découverte autodidacte basée sur un passé à la fois associatif, en entreprise et en collectivité dans l’usage des médias internet. Sur un territoire pour outiller de l’intérêt général, on va avoir des experts qui vont parfois penser pour les autres et finalement quand ils ont bien travaillé, on n’est pas forcément satisfait du résultat. La première chose qui m’a amené sur ses pratiques de coopération ce sont des opérations d’urbanisme à Rennes, dans lesquelles j’ai eu la chance d’expérimenter autrement, des actions dans lesquelles on a amené les experts à être obligés de prendre en compte une visualisation de la parole des habitants à travers des cartographies participatives, d’expression sur des lieux, de réflexions de ce que l’on souhaitait ou pas dans l’espace public.

La second élément, cela a été des rencontres avec des personnes, notamment Jacques François Marchandise de la Fing pour l’écriture d’un livre coordonné à l’époque par Pierre Musso qui m’a amené pendant 2 ans à découvrir des personnes qui m’ont parlé de Creative Commons, d’Open source, de communs et je me suis aperçu qu’en Bretagne, près de chez moi, notamment à Brest et au travers d’une communauté qui est celle du Forum des usages coopératifs il y avait des choses qui étaient effectives, qui venaient de la société civile et qui ciblaient l’intérêt général. Des initiatives qui étaient souvent outillées par des outils collaboratifs comme les wikis, des outils qui me plaisaient beaucoup parce qu’ils n’étaient pas des outils d’informaticien, uniquement fonctionnels, mais des outils qui donnaient à voir ce qui intéresse les gens, et qui permettent de laisser des traces.

Le troisième élément a été la rencontre en 2010 avec John Lejeune qui m’a amené à découvrir mes mains à titre personnel et aussi tout le volet concret du partage légal des plans d’objets dans le bien commun de l’humanité. Avec cet « opensource hardware » j’ai eu à la fois une révolution à l’intérieur, c’est à dire le fait de me sentir mieux en utilisant mes mains et une révolution mentale puisque dans la foulée est arrivé l’expression à Barcelone du concept de « fabcity  » assez précurseur à l’époque. Ce type d’idée où l’on effondre les flux de matière pour partager en intelligence collective la manière de les recomposer localement ne peut pas fonctionner sans coopération.

L’initiative Fab City a été créée par la Fab City Global Initiative1 pour explorer des moyens innovants de créer la ville, la région et le pays du futur. En 2011, Tomás Diez, directeur du Fablab Barcelona et instigateur de l’initiative, accompagné d’une délégation de la mairie de Barcelone, présente son idée à la FAB7. En 2014, le maire de Barcelone, Xavier Trias, lance le défi à toutes les villes du monde de devenir autosuffisantes pour 2054. Elle se concentre sur la transformation et le façonnage de la manière dont les matériaux sont obtenus et utilisés. Cette transformation devrait conduire à passer d’une ville d’importation et exportation de produits à une ville d’importation et exportation de données.

Extrait de la page de wikipedia

Ces étapes se sont traduites pour moi par la tentative pour Rennes Métropole de développer un réseau de fablabs (le labfab) avec l’appui de la collectivité, et l’invention d’une charte locale. D’autres aventures m’ont amené à m’investir de plus en plus entre le local et le global, entre le matériel et l’immatériel avec un thème qui avait pour moi plus d’histoire personnelle et plus de résonance de sens (la thématique du handicap), dans des lieux et qui sont un peu comme des objets hybrides, des ateliers de fabrication numérique à outillage partagés, pour partie concrète et pour partie numérique, et qui peuvent outiller du sens : les fablabs.

Le LabFab est l’un des plus anciens réseaux de fablabs en France, fondé par des militants d’un modèle de développement respectueux de la planète et de ses habitants. Acteurs d’un changement nécessaire et urgent, nous accompagnons par nos pratiques, nos projets, nos interventions toutes celles et ceux (entreprises, collectivités, associations, citoyens...) qui souhaitent accélérer cette transformation radicale avec modération.

Extrait de la page du labfab

Ce sont ces différentes étapes qui m’ont amené à chercher comment est ce que l’on peut faire un autre numérique qui va outiller d’autres objectifs, une autre façon de faire et à chercher à le pratiquer. Les ateliers de fabrication numérique étant à mon avis une très bonne ouverture et articulation entre les différents mondes professionnels et centres d’intérêt qui permettent d’expérimenter cela localement

Est ce que tu peux maintenant nous présenter un ou deux projets coopératifs auxquels tu as participé ?

Deux projets récents m’ont pas mal marqué.

Le premier a été les coopérations qui se sont tissées durant la crise du Coronavirus et qui ont cherché un couloir entre d’une part une offre d’un marché un petit peu en crise mais qui n’adresse que des solvables, notamment au niveau planétaire et les propositions d’états qui sont plutôt descendantes et uniformes. A l’époque en 2019-20, j’étais vice président du Réseau Français des Fablabs et on a vu énormément d’acteurs qui étaient plutôt dans l’exclusivité professionnelle accepter d’ouvrir, de partager, de discuter, de mettre au point des processus complètement basés sur l’impératif de partage de procédures, de plans, d’informations correctes mais avec une grande liberté pour les protagonistes au niveau local dans l’adaptation au concret.

L’association Réseau Français des Fablabs, c’est avant tout une grande famille de bénévoles. Elle donne du temps pour faire, apprendre, partager et contribuer à changer le monde. Basée sur une organisation distribuée, elle fonctionne sur un jeu de fabrication locale et nationale.

Extrait de la présentationsur le site du Réseau Français des Fablabs

C’est quelque chose qui m’a énormément marqué, qui a donné lieu à a un projet coopératif qui va se dérouler jusqu’en 2024 avec le réseau Bretagne solidaire et le réseau Makersnordsud.org et les fablabs d’Afrique de l’ouest. Un projet qui de manière inespérée est soutenu par l’Europe et qui accélère l’équipement de fablabs d’Afrique de l’ouest qui fabriquent à vitesse grand V des objets non exclusifs, posés dans le bien commun de l’humanité, des produits d’hygiène, de santé. Au départ le projet s’appelait “ensemble contre le coronavirus” et aujourd’hui c’est “ensemble pour une santé ouverte” !

Donc il y a eu un truc véritablement intéressant qui s’est produit autour de la diversité d’acteurs qui se sont mis à coopérer durant la crise du coronavirus et qui se rendant compte de ce qui était possible ont envie d’aller plus loin sur le domaine de la santé. C’est un projet qui est naissant et qui est assez original par la diversité des acteurs qui le composent c’est à dire qu’il est porté par un acteur de la solidarité qui n’est pas du tout expert en numérique mais qui connaît bien la solidarité, l’international, le grand continent, et découvre le potentiel qu’il y a dans la fabrication distribuée, l’écoute des spécifications des soignants. Je pense que ce projet est intéressant dans sa structuration.

Le deuxième projet est un projet qui est issu et composé notamment du consortium du premier. Il s’appelle la forge d’adaptation nord sud. C’est un projet qui est porté actuellement par mon association, le Climate Change Lab, « CC lab » et là l’idée, elle est (modestement dans la mesure où on est des contributeurs), de dire : on a des viviers de communautés, de lieux qui partagent, depuis longtemps, du mieux qu’ils le peuvent, avec ou sans financement des solutions qui répondent à des besoins mais aussi à des envies. Ces solutions sont très concrètes, cela peut être des solutions pour purifier l’eau, pour se soigner, pour habiter, pour se chauffer, pour se distraire, pour s’épauler.

Le projet est une initiative de personnes venant du monde des « makers » et des fablabs, du faire ensemble, et du partage dans le bien commun de l’humanité, convaincus qu’il va falloir inventer et transmettre autrement des milliers de solutions au quotidien pour s’adapter aux effets du changement climatique, de manière conforme aux objectifs de développement durables.

Une forge des futurs souhaitables et des espace-temps de rencontres-débats

Pour réinventer, hybrider ou créer des modèles et non raffiner des systèmes à bout de souffle. Démocratiser les Objectifs de Développement Durables, les partager avec le plus grand nombre, relier l’action de chacun au destin de la planète, il faut se réunir, échanger, inventer, choisir.

Extrait de la présentation sur le site du Cclab

Et finalement une chose qui m’a paru difficile dans le réseau français des fablab, c’est que l’on a énormément de documentation et de partage qui reste dans le registre technique : comment je vais fabriquer cela.

Ici, le fait que l’on ait des jeunes, des seniors, des personnes valides, des personnes en situation de handicap, des hommes, des femmes, des personnes qui parlent bien français ou pas et qui sont mis en capacité de pouvoir prendre des solutions à l’autre bout du monde, de relocaliser leur incarnation, ce processus là lui-même : comment on fait des ateliers avec eux, comment on leur fait découvrir les licences ouvertes, comment on leur fait découvrir qu’eux mêmes inventent des solutions quand il manque des pièces détachées, ou des matériaux, ce n’est pas documenté.

Et je pense, avec les membres de mon association, que dans la certitude de l’incertitude, on a un besoin accru de méthodes positives qui font que l’on se met en capacité collectivement de faire face dans ce couloir entre le marché et les états, des chemins qui vont nous permettre une recomposition locale des ressources avec des méthodes, des licences, un cadre juridique, pur faire face à tout un tas de situations imprévues.

La forge d’adaptations Nord-Sud vise à expérimenter l’organisation d’une quarantaine d’ateliers en 2022 entre le réseau des fablabs francophones de l’Afrique de l’ouest et la France avec des collectivités, avec l’association internationale des maires francophones qui compte 240 collectivités, la fondation Orange qui compte 160 fablab solidaires notamment pas mal sur le grand continent et les 260 fablab du réseau français et du réseau des fablabs de l’Afrique de l’ouest pour documenter les mises en œuvre de prototypes.

L’idée est d’aller chercher les viviers de plans et gratuitement d’installer et d’organiser des ateliers pour pouvoir documenter non pas les plans des prototypes qui existent déjà, mais comment avec 20 personnes très diverses, je peux conduire un atelier, faire que ces personnes sachent comment aller chercher des ressources, est ce que légalement ou pas ils peuvent les recomposer, se sentir capable de les recomposer, se relier localement dans leur diversité et relier ce nœud aux autres nœuds, ce qui est pour moi est l’essence même de la coopération.

Le projet de la forge d’adaptation a été lauréat de l’appel à communs « Résilience des Territoires » de l’Ademe une initiative remarquable puisqu’il ne finance que des réalisations mises dans le bien commun de l’humanité et il est contractualisé pour se réaliser en 2022 avec comme terrain d’expérimentation le grand continent et l’appui des réseaux français.

Un commun désigne une ressource produite et/ou entretenue collectivement par une communauté d’acteurs hétérogènes, et gouvernée démocratiquement selon des règles qui lui assurent son caractère collectif et partagé.

Cette ressource partagée peut être immatérielle ou matérielle comme du software, du hardware, des designs, des datas, des méthodes, des guides, de l’argent, des espaces publics, des semences, du code génétique ...
Une fois une ressource partagée en Commun par une licence ouverte, elle peut interagir et mûrir avec d’autres communautés et s’enrichir en valeur et se diffuser.

Extrait de la page de l’appel à communs

Qu’est ce qui semble difficile dans la coopération ?

Il y a beaucoup de choses qui sont difficiles dans la coopération. Quand on donne des exemples de coopérations fonctionnelles à des gens qui sont dans le domaine de la compétition, notamment à des entrepreneurs, ce qui m’arrive assez souvent dans des conférences, on me traite de bisounours, on me dit ce que vous nous racontez c’est que cela se passe bien, que les gens en réciprocité acceptent de prendre et de livrer pour pouvoir constituer des communs que j’appelle opérants, c’est à dire des communs qui sont appropriables par des gens de manière assez large indépendamment de leur niveau d’éducation.

La réalité, en tout cas ce que je leur réponds, c’est que ce n’est absolument pas vrai. Etre en coopération c’est aussi compliqué que d’être en compétition. Etre en coopération demande autant d’ingénierie que d’être en compétition. En coopération, il y a autant de fatigue qu’en compétition peut-être, mais par contre les intrants et les résultats d’une communauté qui coopère ne sont pas du tout les mêmes. La diversité des gens qui sont satisfaits par la coopération est bien supérieure, le partage des résultats est très différent, le potentiel de compostage, comme dirait Michel Briand, est remarquable la plupart du temps même quand la documentation est partielle.

Autrement dit la coopération n’est pas plus facile, la coopération est différente et la coopération produit des résultats différents. Parmi ces résultats, il y a le lâcher prise sur l’exclusivité, il peut aussi y avoir des choix dans lesquels on va sacrifier de l’efficience pour gagner par exemple en frugalité ou pour coller mieux aux besoins de la totalité de la diversité des facettes de la communauté. Je ne vais pas par exemple pour satisfaire un actionnaire sacrifier les non rentables ou exclure systématiquement une partie des personnes cibles parce que dans l’esprit coopérant, je vais choisir la possibilité que tout ou partie d’un projet puisse être amendé pour pouvoir quelque part garantir un partage des résultats et une possibilité de participation à plus de personnes. Il est donc évident que les conséquences en terme de sentiment d’exclusion, en terme de tension, en terme de correction de tir en fonction du contexte sont différents.

Le gros problème que l’on a actuellement c’est que l’humanité fabrique des contextes pour avoir des règles qui fonctionnent dans ces contextes. Quand les contextes sont non maîtrisés, les règles ne marchent plus, quand c’est du long terme on a beaucoup de mal à changer les choses surtout lorsque l’investit de l’argent. En coopération on peut évidemment avoir ces problèmes mais les corrections au vol et surtout l’intégration des diversités, l’apaisement des tensions peuvent être intégrées. Au lieu de guérir, plutôt prévenir, comme on le fait lorsque l’on recherche un peu plus de démocratie, ce sont des choses qui sont plus que nécessaires aujourd’hui pour nous, ce sont des choses qui fonctionnent dans pas mal de communautés.

On voit un certain nombre d’attributs fonctionnels des communautés coopérantes comme par exemple les licence creative commons, les projets autour de l’open data, les personnes qui acceptent, dans des centaines de fablab, de renoncer à la propriété exclusive de ce qu’ils viennent d’inventer en groupe. Ce ne sont plus uniquement des attributs de communautés militantes mais des enjeux au niveau des états, des enjeux au niveau de projets internationaux et ce sont des choses qui dans ou hors le numérique finalement sont loin d‘être nouvelles mais qui prennent un nouveau relief, une nouvelle importance stratégique aujourd’hui.

Je pense que l’on n’a plus trop le choix maintenant, sauf à assumer les conséquences d’une lutte autour de ressources raréfiées dans un contexte de compétition, où l’on sait à peu près qui va gagner. Je suis dans l’un des dix pays les plus riches du monde donc je pourrai tout à fait l’assumer. Ou alors on pense un petit peu à nos enfants et nos petits enfants et on se questionne sur la possibilité ensemble de dessiner un horizon dans lequel on n’a pas envie de se faire la guerre, on n’a pas envie qu’il y ait une majorité de perdants, on n’a pas envie qu’il n’y ait pas de possibilité de délibérer démocratiquement sur le déroulé de ce qui serait changé par un contexte changeant. C’est pourquoi je pense qu’il n’y a jamais eu autant de nécessité qu’aujourd’hui et notamment au niveau de l’usage d’un certain numérique pour ce qui concerne l’international de reposer de vieilles questions comme celle de la neutralité de l’internet comme celle de la possibilité de protéger, comme ce que l’on fait dans les musées, des biens communs qui peuvent paraître immatériels mais qui permettent de rematérialiser les choses.

Et également de poser la question, qui revient régulièrement, du financement ou de la réévaluation de la valeur économique et sociale de choses qui sont extérieures à l’activité économique de type financier ou capitalistique classique, si elles ont un effet dont le coût social est bien moindre. Autrement dit, si on se tape moins dessus, on est moins dans la misère, on comprend mieux ce qui se passe, on fabrique de l’acceptabilité, je pense qu’il y a une nécessité assez importante de pouvoir le soutenir ; le soutenir socialement, le soutenir économiquement, l’assumer . Et si l’intérêt général considère que ces notions d’acceptabilité, de démocratie d’apaisement de tensions, de paix, pas seulement la paix sociale sont importantes, il faut changer de modèle.

Les conflits militaires qui se profilent ou qui sont déjà en cours autour de la guerre de l’eau, ce sont des choses très sérieuses. Donc lorsque l’on parle de paix aujourd’hui, et si on en veut, il faut vraiment à un moment accepter non seulement d’y travailler dans l’éducation des enfants mais aussi avec tous ceux et celles qui font tourner la société active, économique, qui ont du travail, qui ont des déplacements et des finances, pour arriver à rediscuter les bases de ce que l’on veut partager. Ou alors assumer très clairement les conséquences de sa propre excellence dans sa propre exclusivité et les conséquences néfastes que cela peut avoir pour nombreux autres.

Et la question inverse, qu’est ce qui te semble facilitateur pour la coopération ?

Il y a quelque chose qui me semble faciliter la coopération, c’est le droit de ne pas être dans l’efficience absolue pour participer, c’est à dire le fait d’avoir des degrés de participation, le fait de pouvoir essayer sans être parfait, on parle par exemple de “bac à sable”. C’est, au lieu de tout faire bien soi-même, chercher à s’appuyer en complémentarité pour trouver sa place, au lieu d’avoir tout de suite une affectation de rôle et de devoir être excellent dans ce rôle. Je pense qu’il y plus de mots, plus de jeu ; plus de possibilités pour s’épanouir personnellement et trouver sa valeur ajoutée dans une communauté coopérante et il y a aussi plus de possibilités de glisser d’un rôle vers un autre, d’hybrider plusieurs fonctions parce que la coopération fonctionne beaucoup par un mélange entre une tâche et la réalisation de soi-même que l’on a dans cette tâche, une satisfaction forte.

Et la coopération dans une collectivité ?

Dans une collectivité on va très souvent avoir une question d’intérêt commun et la prise de conscience ou pas d’un intérêt commun qui va passer par une question de coût pour satisfaire cet intérêt. Le coût s’abaisse grandement dès que l’on passe sur des systèmes de partage au niveau de l’outillage, au niveau de la reprise de recettes mais cela veut dire aussi que l’on abandonne là aussi quelque part une exclusivité d’excellence en étant le premier de la classe devant tous les autres. Je pense qu’il y a un énorme progrès qui a été fait notamment et historiquement dans le numérique des systèmes d’information géographiques qui ont souvent été les systèmes pionniers dans l’open data, les données ouvertes et le partage. On a eu aussi beaucoup de choses intéressantes qui ont été faites autour de l’intérêt général sur la granularité de communs et qui concerne les fonds muséaux, les photothèques, les collectages etc… ce qui permet aujourd’hui d’avoir un corpus juridique assez costaud. Il y a énormément de progrès à faire sur toute la partie qui concerne les spécifications, les cahiers des charges, les contraintes liées aux marchés publics mais sur lesquelles il y a du monde qui travaille.

Je suis plutôt optimiste parce qu’entre l’an 2000 où j’ai commencé en collectivité comme webmaster et aujourd’hui, je vois beaucoup plus de partage. Ce qui se passe c’est qu’il y a d’un côté un partage de bonnes pratiques qui est basé sur de la bonne volonté et puis à côté ce que l’on peut appeler un corpus documentaire parfois posé sur des wikis, avec des licences sur lesquelles je ne suis par certains que les formations fonctionnelles qui permettent de réutiliser les corpus sont si répandues que cela. Par “répandues” j’entends que l’on n’a pas besoin de gros moyens pour que cela soit systématisé dans la formation d’acteurs au niveau de la fonction publique territoriale, même si récemment on a vu de très belles initiatives notamment la Riposte Créative Territoriale.

Je pense qu’aujourd’hui il y a des questions qui sont extrêmement en faveur de la coopération qui vont être toutes les questions liées à la raréfaction de ressources c’est à dire : importer, consommer, jeter. En plus même si on en a les moyens on n’est pas du tout sur qu’il n’y aura pas de rupture dans ce que l’on va devoir importer, de pouvoir en supporter le coût et l’interdépendance (y compris avec l’étranger) pour des collectivités. Depuis le choc de la pandémie de coronavirus, il va y avoir très logiquement une coopération entre des noeuds qui vont être des nœuds beaucoup plus locaux, entre des collectivités territoriales qui vont jouer la carte de la résilience ; Et pour outiller ces résiliences les territoires publics ont besoin de règles. Et pour partager ces règles je ne vois pas grand-chose de mieux que des communs Pour que ces communs soient itérés, je ne vois pas grand-chose de mieux que la coopération :-D

Par contre il y a un besoin de coopération entre différents types d’échelons territoriaux, par exemple, je pense que les échelons territoriaux des états aimeraient beaucoup renouer avec des coopérations très fortes en direction des collectivités locales mais qu’un fossé a été creusé par les décalages de nature et de timing de réponses de crise, au moment du coronasvirus. Il y a un fossé qui s’est creusé très fortement, et pas qu’en France, entre les états et les nœuds locaux. Les cartographies que l‘on a faites sur certaines réponses de crise montrent que ces nœuds sont de taille très souvent infra départementales, c’est à dire que cela ne concerne plus seulement les métropoles mais cela concerne beaucoup le monde rural. Actuellement ce qui me questionne beaucoup c’est la capacité non pas seulement au niveau local mais au niveau international pour des nœuds d’une certaine taille d’arriver à partager des communs qui peuvent être opérants. Il y a une question stratégique très forte là dessus qui est : si une coopération « cosmopolitique » comme aurait dit Kant doit se mettre en œuvre, elle ne peut pas ne pas passer par les territoires aujourd’hui dans la mesure où, et on est en post-décentralisation. Les territoires qui pensent que la résilience locale est un enjeu sont presque obligés de s’engager d’abord dans la même langue, parce que c’est souvent via le numérique que cela permet d’aller vite mais ensuite au niveau international cela va se passer dans des réseaux dont la forme ne sera peut-être plus la même c’est à dire que le filet sera plus maillé, avec plus de nœuds. Il faut établir un corpus dans lequel, très facilement on peut accepter ou refuser un socle de règles puis la variante autour de ce socle puis la sous-variante autour de ce socle pour pouvoir coopérer de manière très concrète. Quand je dis très concrète cela va être le fait de définir un taux acceptable de pollution du bruit, de l’eau, un indice de mesure de recyclage territorial etc ..

Je pense qu’il y a déjà une coopération qui se fait à l’oral, en réunion autour de spécifications mais cette coopération implique quelque part un changement mental qui est très lié également à cette question de compétition, de gagnants, d’efficience et à notion de croissance qui est quand même aujourd’hui très remise en question. On remet en question la croissance mais on ne remet pas en question l’efficience pour l’efficience. Aujourd’hui on parle de numérique responsable du poids des pages web, du poids des serveurs ce qui est très bien, mais est ce que j’utilise le numérique pour affrêter 200 containers par jour ou est ce que je vais l’utiliser pour autre chose, ce qui est quand même une question essentielle. Je pense que les territoires sont aujourd’hui à un tournant dans la prise de conscience de leur importance locale pour garantir un minima et pourquoi pas un horizon souhaitable parce que on l’on peut mettre de la démocratie dans la coopération bien plus facilement que dans l’efficience.

Ce qui me questionne beaucoup c’est aussi la résistance (logique) des états qui ont un rôle extrêmement important car ils posent le cadre légal et que les territoires agissent dans ce cadre légal. Il y a là quelque chose d’important : est ce que les états vont être facilitateurs ou freins de coopérations internationales qui seront pour moi des coopérations de nœuds territoriaux ? Et donc si les nœuds territoriaux deviennent stratégiquement plus forts, le rôle de l’état est à repenser. Je pense que l’on est en plein dedans et que même les petites collectivités aujourd’hui qui se maillent avec d’autres collectivités françaises par exemple rurales pour appliquer des recettes, commencent à se relier avec d’autres collectivités à l’extérieur du territoire national parce que plus on est nombreux, plus on peut poser de bonnes idées à trier, les raffiner et en tester l’application. Or le nombre de défis que l’on va avoir à relever est difficile à définir on peut mettre des grands mots sur le réchauffement climatique par exemple, on peut, et il le faut, s’y mettre pour essayer de ralentir le paquebot climat, mais il n’y pas que les causes, il y a les effets qui à minima nous entraînent sur plusieurs siècles. Qui peut dire aujourd’hui combien de balles de ping pong vont rebondir sur combien de murs avec combien d’effets liés à un changement d’un demi degré sur la diversité des zones touchées. A mon avis mieux vaut mettre en place des méthodologies qui permettent en quelque sorte d’hybrider ce que l’on découvre en temps de crise pour arriver à en faire quelque chose de continu et de pacifique que d’imaginer, même s’il le faut, qu’en agissant sur les causes on arrivera, en compétition, à rester en paix et à pouvoir trouver des solutions.

Est ce que dans ce parcours en coopération il y a des personnes ou des lectures qui t’ont inspirées ?

Une des personnes qui m’a le plus influencé s’appelle Michel Briand, et je le suis toujours. J’ai parfois l’impression de comprendre avec des années de retard ce que je l’ai entendu rabacher et finalement je comprends mieux quand je vois cela à l’oeuvre autour de moi dans un fablab, dans un projet comme « My human kit » ou d’autres. Mieux que quand je lis un texte, parce que c’est quelque chose dans lequel il y a une dimension humaine, une dimension d’efficience différente. Une dimension humaine de la satisfaction en groupe qui fait que l’on va avoir moins de frustration, moins de conflit, moins de tension.. C’est quelque chose que l’on perçoit lorsque l‘on est dans le faire plus que lorsque l’on est dans la théorie et qui a mon avis fait partie du soin collectif, de prendre soin et aussi de la prévention. Je suis foncièrement pacifiste, à mon époque il y avait le service militaire et j’étais objecteur de conscience, je ne voulais pas porter d’armes et je n’aime pas du tout la solution armée au sens d’arriver par causalité sciemment à des solutions conflictuelles où l’on écrase les autres, et assumer cela parce que l’on sait que l’on va gagner.

Il y a eu également une influence assez forte sur moi d’une conférence que j’avais suivi de Cynthia Fleury autour de la notion du « care ». Le soin mais pas uniquement dans un établissement de santé. Comment faire société sans se faire mal, ou le moins possible et sur l’importance que cela peut avoir pour tout le monde, les anciens, les enfants, les personnes valides ou non. Une conférence qu’elle avait donné avec la fondation du CHU de Rennes.

Jacques François Marchandise de la Fing m’a beaucoup influencé, et puis après ce sont des influences personnelles qui sont multiples parce que j’ai eu la chance de rencontrer beaucoup de personnes qui sont très liées au faire à des échelles très différentes. Je peux rester marqué des années par la manière dont je vois quelqu’un animer un atelier qui dure deux heures et rester en lien avec lui pendant des années. Comme avec John Lejeune par exemple, un des fondateurs du fablab de Rennes. En Bretagne je suis depuis longtemps impressionné par des gens que je considère comme des experts des méthodes de coopération comme Benoit Vallauri du Tilab.

Et aujourd’hui je reste très marqué par l’expérience de l’association « My human kit » que j’ai eu la chance de diriger et qui a monté un réseau de fablabs avec des personnes en situation de handicap qui conçoivent et partagent des solutions techniques. J’y ai vécu la coopération en actes, c’est à dire que dans l’ingénierie si on laisse pas de trace si on ne documente pas cela ne sert pas à grand-chose pour les autres. Mais la manière de faire sur le terrain, la manière d’inclure, la manière d’accepter l’essai erreur la manière de permettre aux gens d’essayer les choses jusqu’à ce que cela “passe”, ce sont des choses partagées avec cette équipe : Nicolas Huchet co-fondateur de ce projet, Delphine Bézier la fab manager, Yohann Véron dit “modulaire”. L’équipe actuelle est vraiment chouette.

Mais je pourrai citer des dizaines d’autres personnes parce qu’il y en a de nouvelles tous les jours :
je suis très perméable !