Interview de Serge Proulx, professeur à l’UQUAM, Montréal Directeur du Groupe de recherche sur les usages et cultures médiatiques (GRM) et du Laboratoire de communication médiatisée par ordinateur (LabCMO)

, par  Michel Briand , popularité : 4%

Avec cette interview de Serge Proulx nous inaugurons une rubrique de présentation des acteurs et actrices du forum des usages.

Cette manifestation est pour nous une occasion de rencontres et nous souhaitons favoriser les échanges avec les participant-e-s venus d’un autre pays et les intervenant-e-s au forum.

Plus il y aura de présentation des activités des un-e-s et des autres, plus les occasions d’échanges et de rencontres seront nombreux.

Alors merci à chacun-e des ses propositions de petits articles, c’est ouvert à tous les participant-e-s

Serge Proulx

- Professeur à l’École des médias, Université du Québec à Montréal (UQAM).

- Directeur du Groupe de recherche sur les usages et cultures médiatiques (GRM) et du Laboratoire de communication médiatisée par ordinateur (LabCMO).

- Auteur d’une douzaine d’ouvrages et d’une centaine d’articles scientifiques concernant les médias, les technologies et la communication.

Dernières publications :

  • La révolution Internet en question, Québec-Amérique, Montréal, 2004 ;
  • Internet, une utopie limitée : nouvelles solidarités, nouvelles régulations (avec F. Massit-Folléa, B. Conein), Presses de l’Université Laval, Québec, 2005 ;
  • L’explosion de la communication. Introduction aux théories et aux pratiques de la communication (avec Ph. Breton), La Découverte, Paris, 2006 ;
  • Communautés virtuelles : penser et agir en réseau (avec L. Poissant, M. Sénécal), Presses de l’Université Laval, Québec, à paraître en septembre 2006.

1. Pourquoi avoir créé ce Laboratoire de communication médiatisée par ordinateur (LabCMO) ?

Au début des années 2000, je ressentais le besoin de faire un bilan pour le monde de la recherche francophone, du domaine connu sous l’appellation anglo-saxonne de Computer Mediated Communication (CMC) - que l’on peut traduire par : Communication médiatisée par ordinateur (CMO).

Il s’agit d’un domaine qui a été peu exploré par les chercheurs francophones. Avec un groupe d’assistants et de doctorants, nous avons donc organisé au Québec, en mai 2001, le premier colloque international francophone autour de cette thématique. Il y eut 39 conférenciers et conférencières, dont 17 en provenance du continent européen. Ce colloque fut un succès et confirma la pertinence d’organiser un programme de recherche dans cette direction.

Ce terme de Computer Mediated Communication (CMC) a été inventé par des chercheurs des États-Unis d’Amérique pendant les années soixante-dix pour décrire l’émergence d’un nouvel usage communicationnel de l’ordinateur. Cette expression désigne d’une part, une catégorie d’objets d’analyse facilement discernables. Je veux parler ici des multiples dispositifs de communication mis au point au fur et à mesure de la convergence de l’informatique et des télécommunications. Ainsi, Internet a rendu maintenant banals les usages du courrier électronique et autres messageries, les forums de discussion, les transferts en ligne de fichiers, les recherches et multiples transactions sur le World Wide Web, les systèmes synchrones de bavardage en ligne (les chats comme l’Internet Relay Chat), les dispositifs d’échanges synchrones faisant appel à l’affichage textuel ou graphique (MUDs, MOOs), les blogs, etc. Il faudrait également ajouter les intranets et les systèmes asynchrones et synchrones de travail collaboratif facilité par l’informatique (Computer Supported Cooperative Work).

D’autre part, avec le temps, le terme CMO a eu tendance à désigner aussi les travaux d’une communauté spécifique de chercheurs - largement en provenance des départements de communication des universités américaines et auxquels des chercheurs de multiples provenances disciplinaires et géographiques s’identifient aujourd’hui - qui définissent la CMO comme une perspective propre de recherche. En d’autres mots, la CMO correspondrait ici à une nouvelle tradition de recherche qui se serait constituée pendant les décennies 1970-1980 et qui aurait connu un moment décisif de développement pendant les années 1990, en raison notamment de l’explosion du phénomène Internet. L’expression « tradition de recherche » désigne généralement pour une communauté scientifique donnée, un ensemble de problématiques, de cadres théoriques spécifiques, le fait de privilégier un certain type de méthodes de recherche, la création de revues spécialisées et d’associations professionnelles propres, l’organisation de colloques spécifiques, etc. Ce processus est effectivement en marche, surtout à partir des États-Unis d’Amérique. La pointe de l’iceberg institutionnel est constituée par l’Association of Internet Research (AoIR).

La faiblesse la plus flagrante de ces nouveaux courants de recherche reste certainement le manque d’assises théoriques solides. Le colloque de 2001 a été l’occasion d’identifier certaines de ces faiblesses théoriques. L’une d’elles consiste à ne pas suffisamment articuler les problématiques CMO aux grandes composantes des contextes social, économique, culturel et politique. Jusqu’ici, de nombreux travaux ont porté sur l’évaluation des pratiques de CMO à l’aune des critères propres à la communication humaine en face à face. Ce type de recherches a non seulement contribué à fétichiser la communication dyadique. Les chercheurs ont eu tendance également à se centrer presque exclusivement sur les interactions entre humains et machines, en réduisant le contexte pertinent d’explication au noyau dyadique de la communication de l’humain face à la machine et donc, à des caractéristiques soit ergonomiques, soit immédiatement psychologiques ou linguistiques. Si la CMO veut s’affirmer dans l’avenir comme une tradition scientifique importante, il faudra qu’elle s’appuie sur des approches théoriques fortes de la médiation et de la médiatisation, de l’usage des objets techniques et en particulier, de ce que signifie d’un point de vue multidimensionnel et transdisciplinaire, l’usage situé de dispositifs de communication en contexte.

Dans ce lent processus d’institutionnalisation du domaine d’étude, l’on pourrait soutenir que le domaine de la CMO s’est constitué davantage à partir d’un « carrefour de problématiques » plutôt qu’en se stabilisant en une tradition de recherche unique, ce qui n’est pas une mauvaise chose. Jusqu’à présent, le domaine d’étude a été abordé simultanément par des chercheurs en provenance de plusieurs domaines disciplinaires (psychologie, psychosociologie, ergonomie de l’interaction humain-machine, sciences de l’information et de la communication, linguistique, sociologie, technologie et sciences de l’ingénieur, philosophie, etc.). Parfois, certaines de ces problématiques étaient résolument interdisciplinaires. Dans les suites de ce colloque fort stimulant, avec le petit noyau d’assistants et de doctorants impliqués, j’ai eu l’idée de fonder un laboratoire qui serait à la fois un lieu de recherche et d’expérimentation. C’est ainsi que le LabCMO a vu le jour en septembre 2001.

2. Peux-tu nous expliquer ce choix du croisement de l’informatique libre et des pratiques de communication ? De relier recherche et expérimentation ?

Comme je le disais, les problématiques de la CMO se sont développées à partir de l’émergence d’un nouvel usage de l’ordinateur. Il s’agit d’un usage communicationnel. C’est aujourd’hui devenu tellement banal de voir que l’ordinateur peut être un dispositif de communication - surtout depuis la dissémination d’Internet - qu’on en oublie le fait que l’ordinateur était au départ une machine à calculer situé d’abord dans l’univers des ingénieurs. Il y a depuis beaucoup d’eau qui a coulé sous les pontsŠ

On a coutume de citer le texte de J.C.R. Licklider et Robert W. Taylor intitulé : « The Computer as a Communication Device » (publié d’abord dans Science and Technology, en avril 1968) comme étant le texte fondateur de ce qui deviendra cette « tradition de recherche » pour les sciences de l’information et de la communication aux États-Unis. En 1965, quand Robert W. Taylor devient directeur de l’Information Processing Techniques Office (IPTO) de l’ARPA (Advanced Research Projects Agency) au Pentagone, un « mouvement de conversion technique » anime alors les spécialistes en informatique (ingénieurs, concepteurs, programmeurs) dans les universités et les centres de recherche militaires et des milieux d’affaires. La problématique du time-sharing est alors au centre des intérêts de programmeurs innovateurs qui cherchent à dépasser les contraintes du batch processing pour traiter les données informatiques. Rappelons qu’alors que le batch processing impliquait l’obligation d’attendre à la queue leu leu que l’ordinateur principal traite successivement les données soumises par les différents programmeurs - l’ordinateur central ne pouvant faire fonctionner qu’un programme à la fois et sans possibilité d’interaction directe entre le programmeur et la machine pendant que celle-ci fonctionnait.

Le time-sharing représentait une nouvelle approche fondée sur l’idée de créer des systèmes informatiques en mesure d’interagir simultanément et en temps réel avec plusieurs programmeurs à la fois. Cette piste du time-sharing était dans l’air depuis le début des années soixante : des budgets avaient été mis à disposition de spécialistes en intelligence artificielle du MIT Cambridge Laboratory par les militaires (Office of Naval Research et Air Force Office of Scientific Research) de sorte que l’on travaillait déjà sur des projets de création de systèmes informatiques à accès multiple (multiaccess computing). Ce genre de recherches fut connu sous le nom d’informatique interactive (interactive computing).

En 1965 donc, Robert Taylor, alors à la tête de l’IPTO, subventionne massivement des projets qui articulent time-sharing, intelligence artificielle, langages de programmation, interfaces à affichage graphique et systèmes d’opération. En 1966, Taylor lance ARPANET, le réseau financé par le Ministère américain de la Défense et dont la réalisation sera confiée à Larry Roberts. C’est dans ce contexte d’effervescence autour des premières pratiques d’une informatique interactive et de la première mise en réseau d’humains et d’ordinateurs que Licklider et Taylor proposent en 1968 une définition de l’ordinateur comme « dispositif pour communiquer » plutôt que comme simple « machine à calculer ». Le texte de Licklider et Taylor n’est pas un texte scientifique. Il ressemble plutôt à un pamphlet utopique célébrant la venue de nouvelles machines à communiquer susceptibles de résoudre les problèmes du monde. Il dénote une conception naïve de la communication, laquelle serait nécessairement orientée vers la production d’un consensus entre les agents humains concernés. Leur texte de nature prospective possède les accents du discours des inventeurs d’un nouvel objet technique qui en même temps qu’ils construisent leur invention, sentent le besoin de définir la « nouvelle société » à laquelle contribuerait « de façon décisive » leur invention. Ce texte utopique revêt tout de même une dimension de préfiguration - plusieurs des idées qui y sont énoncées seront actualisées pendant les décennies qui suivront - mais il reste fortement imprégné de l’optimisme technicien des ingénieurs qui pensent que la technologie contribuera forcément à l’avènement d’une société meilleure.

La mise en place de notre laboratoire (LabCMO) se situait donc dans la continuité des travaux visant à mettre en évidence les conditions dans lesquelles se déploient les usages communicationnels de l’ordinateur et des différents dispositifs informatisés orientés vers la communication. Il s’agit d’un lieu qui relie la recherche et l’expérimentation parce que nous croyons en la nécessité de dépasser le simple stade spéculatif. En mettant de l’avant les études d’usage, nous nous intéressons d’abord à ce que les gens font effectivement avec les objets techniques.

Certains des membres du laboratoire étant des adeptes du logiciel libre, ils réussirent à nous convaincre qu’il fallait, dès la fondation du labo, manifester un parti pris à l’égard de l’informatique libre parce que ce choix technique et politique ouvrait sur de nouvelles manières de penser le rapport des acteurs sociaux à la technique. Cette perspective ouvrait sur une nouvelle problématique de l’utilisateur dorénavant connecté directement au travail du concepteur. Dans l’univers du libre, nous sommes invités à faire disparaître la coupure caractéristique de l’informatique propriétaire, entre des utilisateurs qui n’ont jamais accès directement aux concepteurs pour exprimer autant leur satisfaction à l’égard des services rendus par l’usage des dispositifs que leurs doléances à l’égard de dysfonctionnements des logiciels.

3. Peux-tu expliquer, en quelques mots, l’idée des « militants du code » ?

L’équipe de notre laboratoire vient d’obtenir du Conseil de la recherche en sciences humaines du Canada (CRSH), une subvention de trois ans (2006-2009) pour réaliser un projet de recherche que nous avons appelé « Les militants du code ». Ancré dans une ethnographie participative associant directement notre équipe aux groupes concernés par cette recherche, ce projet vise la description et l’analyse des pratiques et des valeurs de groupes d’individus engagés aujourd’hui au Québec dans de nouvelles expérimentations sociales en matière de « coopération informationnelle ». Ces « militants du code » créent des dispositifs non propriétaires et innovent socialement en générant un modèle alternatif aux industries du code (comme l’industrie du logiciel). Le fil conducteur de cette recherche est d’évaluer le degré de « transférabilité » des valeurs rattachées à ces pratiques d’innovation technique dans d’autres secteurs d’activités. Dans quelle mesure ces pratiques d’innovation technique suscitent-elles des pratiques d’innovation sociale dans les secteurs de l’éducation, de la consommation, de la distribution de biens culturels et plus généralement, dans le champ politique des pratiques citoyennes et démocratiques ?

Deux collectifs québécois de militants du code feront l’objet de nos approches ethnographiques. L’engagement de ces groupes se situe à l’intersection des milieux communautaires et du mouvement du logiciel libre. Leurs activités sont fortement techniques mais en même temps orientées vers le changement social. Nous avons obtenu l’accord de ces deux groupes qui s’associeront à notre équipe dans le cadre d’une approche participative les impliquant comme acteurs à part entière dans le processus de recherche :

  • Île sans fil (ISF) est un groupe communautaire à but non lucratif qui s’est donné pour mission de fournir un accès Internet sans fil public et gratuit aux utilisateurs de portables et d’assistants numériques de la ville de Montréal. Le groupe cherche à faire de la technologie sans fil un moyen de créer du lien social. Le groupe a reçu le prix 2005 de l’Innovation sociale (Montréal) et compte aujourd’hui près de 10 000 utilisateurs.
  • Koumbit est une organisation sans but lucratif basée à Montréal qui a une double mission. Premièrement, celle de créer un espace d’entraide et de partage de ressources pour les travailleurs des technologies de l’information engagés socialement dans leur milieu. Deuxièmement, celle de favoriser l’appropriation de l’informatique libre et de développer l’autonomie technologique des groupes sociaux québécois, en développant une plateforme informatique collective et en assurant un support à l’utilisation des logiciels libres.

4. Aujourd’hui, comment vois-tu les liens entre les militants du logiciel libre et les communautés qui se constituent autour des contenus ouverts et libres ?

Cela m’apparaît très riche et très stimulant. Le modèle d’innovation sociale et technique porté par les communautés du logiciel libre devient un véritable paradigme culturel. Il n’y a plus seulement le logiciel, il y a maintenant l’émergence d’une véritable « culture du libre » où les valeurs de coopération, d’échange, du don circulent librement d’un secteur à l’autre. Nous avons réalisé au LabCMO, en 2005-2006, une enquête sur la perméabilité entre le monde des militants du logiciel libre et celui des groupes associatifs québécois (que nous appelons, en langage québécois, les « groupes communautaires »). Nous nous sommes aperçus qu’il y avait des recoupements entre les valeurs partagées entre ces deux mondes, notamment une vision non autoritaire des modes de gouvernance, une valorisation des pratiques d’échange et de coopération, une vision d’un développement nécessaire de solidarités dans les milieux de base en face des pressions de plus en plus vives d’un régime capitaliste orientée vers le développement d’industries de la propriété du code informationnel.

La contribution sans doute la plus significative des « militants du code » est d’offrir une nouvelle manière de penser le rapport des acteurs humains à la réalité technique. La vision des « geeks » et des « hackers » rejoint les perspectives du philosophe de la technique, Gilbert Simondon. Ce dernier nous invite à dépasser la séparation imposée par le processus de modernisation, entre la culture, les arts, la politique d’une part, et le domaine technique, d’autre part. Comme si la technique était située complètement en dehors de la culture et du politique. Comme si la technique ne pouvait participer au domaine de la production du sens autrement que par un accroissement de l’aliénation. C’est cette prise de conscience du fait technique comme partie constitutive de la culture qui modifie la place de l’usager dans le contrôle social des dispositifs techniques. L’usager est invité à s’impliquer davantage dans les processus d’innovation sociale et technique pour faire en sorte que les dispositifs techniques soient alignés davantage vers une aspiration à une émancipation collective. Bien plus que la présence ou non de logiciels libres au sein des groupes communautaires, c’est la place réservée à l’usager dans l’innovation technique qui peut être considéré comme le facteur décisif de la transformation de notre manière de composer avec l’univers technique.